Au coeur du Pamir par Felipe Uriarte

(traduit de l'Espagnol en Russe par Lisa Sapozchkova, du Russe en Français par Galina Pavlova)

Cet article a été écrit en 1996 et partout ici Felipe Uriarte utilise le nom "Le pic Communisme" pour le sommet le plus haut de l'ex-URSS. Mais en Septembre 1998 le Gouvernement du Tadjiquistan l'a renomé: "Le pic Ismaïl Samani", en l'honneur du fondateur de la dynastie des Samanides. (S.K.)

"Kourkoureu" - notre "aoul"("village" en kirguize) - est situé au pied de la grande chaîne de montagne, en plein coeur d'un immense plateau, et c'est ici où convergent, en descendant des gorges environnantes, des ruisseaux qui chantent. Au-dessous de notre "aoul" se trouve la Vallée Jaune, la "steppe" (la prairie) aride, entourée d'un côté de piliers des Monts Noirs et de l'autre côté par une tranche de chemin de fer qui traverse la vallée au-delà de la ligne de l'horizon qui se perd à l'ouest.
C'est ainsi qu'un grand écrivain kirguize Tchinguiz Aïtmatov a décrit le paysage de sa contrée natale.

Notre petit car gris sautillait au fond du paysage qui ressemblait à celui décrit ci-dessus. Ce car, enveloppé de dense poussière brune, nous transportait d'un point géographique de Kirguizie, point que nous n'avons pas pu trouver sur la carte, à un autre point (également pas découvert) près de la frontière du Tadjikistan. Nos têtes étaient lourdes après trois jours et trois nuits que nous avons passés aux aéroports, lourdes à cause du décalage horaire... Nos fesses (une des plus tendres et des plus aimées parties de notre corps) nous faisaient mal. Mais nous étions en compagnie du directeur de CET NEVA Anatoly Mochnikov et de notre interprète-cuisinière Lisa Sapojkova, ils nous ont aidés à passer plusieurs obstacles de ce long chemin. Probablement, leurs fesses leur faisaient mal aussi, mais leurs têtes étaient claires, c'est pourquoi nous avons pu franchir toutes ces innombrables barrières: frontières et toutes sortes de contrôle; soldats en casques, "Kalachnikov" à la main; pont détruit au-dessus d'un large torrent de couleur brune; panne (pas la seule!) de notre petit car simpa fabriqué aux années 40.

C'était la cinquième journée de notre voyage quand nous sommes arrivés à Grand Karamyk sur la bande de la terre neutre entre la Kirguizie et le Tadjikistan. C'est ici que l'hélico doit venir nous prendre pour nous déposer ensuite dans le camp de base. Cette nuit-là, nous avons pu enfin nous reposer en s'allongeant dans nos sacs de couchage en plein air, sous le ciel étoilé, et nous avons éprouvé un grand amour pour ce terrain neutre, le même amour que pour notre patrie.

Le lendemain, à midi, un grand hélico a surgi et a atterri près d'un tas de sacs et de malles. Dans quelques instants, les sacs et les hommes pêle-mêle dans son grand ventre, l'hélico passait des cols enneigés en frôlant des arêtes couvertes de glace. Après une demi-heure de ce vol hasardeux, l'hélicoptère nous a déposés sur une petite clairière à l'altitude de 4400m en plein centre du Pamir.

Camp de base (4400m)

Pamir's map. Le Camp de Base est situé sur une très petite terrasse alluviale entre les glaciers Moskvine et Walter, terrasse de montagne, envahie tout de même par des herbes et des fleuves et transformée en joyeuse clairière. Elle est parfaitement orientée et voit le soleil de 6 heures du matin à 4 heures de l'après-midi. Un petit lac nous alimente en eau. Autour du lac, en grimpant des pentes voisines, nous avons découvert plusieurs espèces de fleurs, des édelweiss pour la plupart. En verité, cette fleur est originaire de ces lieux. Après, elle s'est répandue plus à l'ouest, jusqu'aux Alpes, et à l'est, jusqu'à l'Himalaya. Moi, j'ai trouvé "leontopodios" à l'altitude de 4700m. Il y avait aussi beaucoup de gentianes autour du lac. Du point de vue de l'alpinisme, le Camp de Base a une situation parfaite et donne beaucoup des possibilitées de grimper: deux massifs de plus de 7000m sont bien proches et il y a quelques sommets intéressants dépassant 6000m.

Hébergement chic de façon asiatique: la douche chaude, le sauna, l'electricité et même le bar où on peut se décontracter en dansant. Malgré tout le luxe, on sent l'isolement de cet endroit - le seul moyen de transport vers la civilisation, c'est l'hélico.

La nourriture est magnifique! On amène par l'hélicoptère des légumes, des fruits et de la viande de haute qualité. Les pastèques tadjiks sont très juteuses et de couleur fantastique.

Les montagnes sont tout près ce qui nous a permis de faire les acsensions dans le style alpin, sans mettre des camps intermédiaires et des cordes fixes.

Le pic Vorobiev (5691m)

C'était notre première ascension d'acclimatation. Par le côté droit (orographiquement) du glacier Walter, nous avons contourné presque le quart de la montagne et finalement, nous nous sommes trouvés juste contre l'arête Borodkine du pic Communisme. De là, nous sommes montés par des pentes pénibles, orientées au sud, jusqu'à 5000m, où nous avons dressé nos tentes. Le coucher du soleil au-dessus du pic Communisme était charmant; il faisait beau et la température était agréable.

À 11 heures du jour suivant, le 7 août, nous sommes montés au sommet. Il faisait du brouillard léger et c'était bien dommage car le pic Vorobiev est le bon point d'où on peut examiner cette région. L'ascension était intéressant de plusieurs points de vue: premièrement, nous avons commencé ainsi notre acclimatation, deuxièmement, nous avons jeté un coup d'oeil sur les pics Korjénevskoï et Communisme et nous avons eu la possibilité de réfléchir un peu sur la réalité de la montagne. Il faisait très sec, il y avait peu de neige, et la vielle glace noire nous regardait de toutes les pentes.

Le pic Tchétyriokh (Le pic des Quatre, 6299m)

Peak of Four.

Le 9 août, après la journée de repos, consacrée à l'aiguisement des crampons, nous sommes montés par le côté droit du glacier Moskvina et nous avons dressé nos tentes à 5000m d'altitude, au pied de l'arête sud du pic Tchétyriokh, sur la moraine tranquille qui abondait en eau - toute une rivière joyeuse ruisselait entre nos tentes.

Le lendemain, nous avons franchi une pente avec d'énormes cailloux "vivants", puis nous sommes montés encore plus haut par des pentes neigeuses de l'arête sud, des pentes étant très simples mais couvertes de quelques crevasses. Nous avons installé notre 2ème camp à 5800m, sur des terrains de neige faits sur la pente sans fin, étendue jusqu'au précipice de 800m de profondeur, précipice qui a avalé le sac de dormir d'Angel Hermosilla.

L'aube du jour suivant nous a vus en train de lutter contre les pentes de glace de 40-45 degrés d'escarpement. Quatre cordes plus et voilà nous sommes sur une saillie de rocher. Encore plus haut et l'arête de neige dure arrondie nous a conduit vers le sommet. De là, la vue sur le pilier sud de Korjénevskoï était magnifique! Chaque alpiniste qui veut étudier n'importe quel itinéraire de cette région doit absolument monter au pic des Quatre. Nous avons fait la descente par la même voie que l'ascension: quatre rappels à l'aide des vis à glace. Nous avons démonté les tents et nous sommes parti ver le Camp de Base en un clin d'oeil: la pensée persistante du dîner et de la douche chaude, que Lisa et Irène ont déjà créé probablement, nous a obligés de nous déplacer à grands sauts en bas sur les moraines.

Le pic Korjénevskoï (7105m)

Peak Korjenevskoy.

Trois jours avant l'assaut de ce pic, nous les avons passés dans le camp de base. Le 14 août, un jour avant la tentative, l'altimètre nous a montré l'altitude de 140 mètres plus haute que d'habitude. Le ciel s'est noirci pour la première fois depuis notre arrivée dans le camp. Malgré cela, nous nous sommes chargés de sacs à dos avec la nourriture pour cinq jours et nous nous sommes dirigés vers la montagne. Après le passage du glacier Moskvina, nous avons grimpé des pentes rocheuses qui menaient au nord, vers le camp 1 (5000m). Ce passage n'est pas compliqué, mais il y a un moment délicat et dangereux: la langue du glacier finit par la paroi de glace et de rocher qui crache des pierres d'un moment à l'autre (on ne sait jamais quand).

Nous avons dressé les tentes du camp 2 au pied de la haute paroi sur laquelle s'appuie l'arête sud, et le camp 3 a été installé au début de cette arête sur un" balcon", beau mais ouvert à tous les quatre vents. C'est le passage entre ces deux camps qui était le tronçon le moins agréable de cet itinéraire. Il y avait des fragments de glace de 35 degrés d'escarpement et ceux de 50 degrés (long de 60 mètres) où nous avons utilisé de vielles cordes fixes qui ne nous semblaient pas trop sûres. Ses passages nous ont conduits vers le col où commence le troisième moment difficile - le rocher effronté de 40 mètres de haut.

Le lever du soleil du 18 août était neigeux et accompagné de vent. Nous sommes sortis sans être sûrs de notre succès. Six heures de plongées dans la neige, dans le froid, toujours attentifs pour nos mains et nos pieds. A deux heures de l'après-midi, on est au sommet, en plein tempête. On prend des photos à la hâte. On s'est éjecté en bas très vite, fiers de notre réussite, surtout en temps pareil. Nous aurions pu se dire, comme ce marin de Galicia qui se contemple par le miroir, vêtu en uniforme de parade:"Moi, je suis digne de ce respect que je temoigne à moi-même."

Le pic Communisme (7495m)

Peak of Communism from NE. Après la tempête, le temps s'est amélioré et devenu stable, mais la température a baissé. Nous avons eu deux jours de repos au camp de base et ensuite, le soir de la troisième journée (c'était le 22 août), nous nous sommes dirigés vers le pic Communisme, en deux cordées: Mochnikov - Serge - Francis (Serguei Arsentiev et sa femme, Francis, ont peri en 1998 sur Mt. Everest) et Saspe - Tapiador - Oscar Ugarte - Uriarte. Deux heures plus tard, nous nous sommes trouvés en face du pilier.

Borodkine et nous avons dressé nos tentes sur le côté sud du glacier Walter (4600m) Le lendemain, le jour levant, après avoir traversé le glacier, nous nous sommes approchés d'un autre glacier (surplombant le premier) qui servait d'approche pour le pilier Borodkine. C'était le plus dangereux tronçon de tout l'itinéraire, non pas d'après ses difficultés techniques, mais à cause des avalanches éventuelles. C'était des seracs énormes, bordant le Grand Plateau qui nous présentaient à chaque moment cette possibilité. Après avoir passé cet endroit qui nous faisait frissonner, nous avons grimpé l'arête rocheuse qui menait vers l'arête Borodkine. De là, on a pu remarquer que ce pilier impressionnait beaucoup plus qu'on pouvait prévoir.

Peak of Communism from ENE. Or, le travail physique était épuisant ce jour-là; 1600m de dénivelée (de 4600m à 6200m). La nuit, dans notre petite tente dressée au milieu du Grand Plateau, j'ai écrit dans mon petit "journal de bord": "C'est dur, c'est très dur; c'est beau, c'est très beau. Ce pilier a une silhouette très droite et très élégante, avec ses glaciers qui coulent là-bas..."

Le lendemain, on a abouti le bord du plateau et on est monté un peu par des pentes du pic Douchanbé. A ce moment, Fernando Saspe a renoncé à l'ascension. Il a décidé d'attendre la cordée russe-française qui devait redescendre et de la rejoindre.

Tard dans la nuit, nous avons mis nos tentes à 6750m, haut sur des pentes du pic Douchanbé.

Le 5 août, à 10 heures du matin, accompagnés de vent et de froid, nous avons atteint la partie supérieure. L'arête qui mène vers le pic Douchanbé est extrêmement belle. Nous avons passé, à grande vitesse, ce fragment et nous sommes redescendus un peu, de 150 mètres, pour nous approcher du col. Le dernier tronçon raide, avec la "tete" noire à notre gauche, et voilà la bonne route qui est devant nous; 500 mètres de dénivelée, 40-45 degrés d'escarpement, la neige dure. Fatigués, gelés, nous passons avec toutes les précautions par l'arête qui nous conduit vers le plus haut sommet du Pamir.

5 heures de l'après-midi. On déborde d'enthousiasme... Une vaste mer de montagne s'est étendue à l'est: Guindoukouch, Karakoroum, Himalaya... Malheureusement, il est trop tard et nous sommes obligés de partir très vite. Il fait déjà noir quand nous passons le col devant le pic Douchanbé. A 8 heures du soir, terrorisés par le froid, épuisés, n'éprouvant presque pas la joie, nous sommes revenus sous la protection de notre tente. C'était la fin de notre marathon au Pamir.

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