Quelques pages du carnet d'Anatole Mochnikov.

Le 22 février.

Nous avons pris le start de notre caverne de neige à 7 heures, au crépuscule et à pleine lune. 2200 mètres d'après l'altimètre. En grimpant par la pente de névé raide sans regarder vers le bas, nous nous sommes approchés de la première paroi de glace - l'altitude est 2400m. C'est Nicolas qui a commencé, moi je m'occupais de l'assurage; Vassia, Vova et Serge se trouvaient derrière.

Jusqu'aux fenêtres de la station de chemin de fer Eigernordwand, la voie était glaciaire. Les hommes, les hélicos partout, il n'y a ni de sensation de solitude, ni de la montagne. De plus, j'ai eprouvé une sorte d'inquiétude devant cette paroi qui semblait peser de tout son poids sur nous.

Près des fenêtres, sous le "plafond", on a trouvé un gros tas de neige formé par le vent. Moi, j'ai continué à mettre les cordes fixes plus haut, pendant que mes coéquipiers restaient là pour préparer l'emplacement de la tente. J'ai grimpé à l'extrémité de forces. Après une longue pause sans ascensions techniquement difficiles, je me trouvais lent, freiné. Mais je continuais jusqu'au crépuscule. J'ai accroché le matériel au mur à la va-vite. Si demain il tombe de la neige, il faudra le déneiger.

Le bivouac était magnifique (nous avons dormi allongés)!

Le 23 février.

Le matin, j'ai commencé en tête avec Nicolas sur ma corde. Les rochers sont compliqués, on se sert dans la plupart des cas de points d'appui artificiels. Il est difficile d'organiser un assurance car les rochers sont essentiellement constitués de "fronts de moutons" (des grandes pierres lisses) et ça va sans cesse. Avant, il y avait de la glace, maintenant il ne reste que de petites plaques de glace qui brillent. J'ai tourné à gauche et j'ai entamé un couloir vertical qui ne me dit rien qui vaille. Nicolas m'encourage d'en bas, tandis que je me balance sur les pointes avant de mes crampons "en coulant" d'une plaque de glace à l'autre. Je parle tout seul, à quelle fin je suis arrivé! Encore un peu plus à gauche, j'ai accroché avec mon piolet une plume de glace... Pourvu qu'elle tienne... Et voilà, je suis sur une pente raide mais avec de la glace. Ici c'est plus simple. Encore un effort... Le voilà un emplacement pour le bivouac.

Eiger. La bivouac de la Mort. Le 24 février.

Au départ, c'est Nicolas qui passe le premier, Serge l'assure et moi, je passe le troisième pour pouvoir filmer. Aujourd'hui la difficulté est TD ordinaire, et Nicolas va vite.

"Le bivouac de la Mort". Les cordes fixées, les gars commencent à préparer le terrain pour la tente, moi et Nicolas, nous sommes partis pour grimper un peu plus et pour installer les cordes fixes pour demain. Nous avons mis deux cordes dans le couloir de glace et maintenant, nous mettons la troisième sur une pente très raide, de 80 degrés, qui amène la base du pilier de pierre. En utilisant les points d'ancrage artificiels, Nicolas travaille sur cette pente jusqu'à la tombée de la nuit et je suis obligé de le forcer d'arrêter.

Sans être la pire de toutes, la nuit que nous avons passé n'était pas très confortable. Je me suis replié dans un coin pour me reposer un peu. Les autres sommeillent en position assise. J'ai l'impression que le temps est en train de changer. Pourvu que nous ayons quelques heures pour atteindre "l'araignée". Après ce sera plus simple.

Eiger. Moshnikov va le premier sous le surplomb. Vysotskii l'assure. Le 25 février.

D'abord, le matin nous escaladons une pente raide. Nicolas passe toujours en premier. Il grimpe sur "les fronts des moutons" lisses, après il continue dans le couloir de glace jusqu'au surplomb. Ici, ce sera notre bivouac. Je grimpe le surplomb, tandis que les autres préparent l'emplacement pour le bivouac. Merde! C'est Vova qui m'assure... Se souvient-il comment il faut faire? Pendant trois ans il n'a fait qu'aller au pic Communisme (c'est de la marche!). Moi, j'ai failli de tomber à cause de la corde trop tendue. Le temps s'est gâté, c'est la tempête qui commence. Le rocher se couvre de la neige et les pieds glissent. Deux fois j'ai failli de laisser les doigts dans une fissure. Mais il me semble que la fin de ce passage est toute proche. La fissure va à gauche, elle attire, mais il faut la quitter. Je mets les crampons et tourne à droite et j'avance presqu'en courant dans l'obscurité. C'est "l'araignée", plus précisément, son commencement. Mais on l'a atteinte et c'est déjà beau. Cela nous encourage. On redescend alors que la nuit est presque totalement tombée...

La nuit fût la pire de toutes. On était assis.

Eiger. Le temps mauvais. Une petite

avalanche. Le 26 février.

Une journée d'attente. Il neige. Tout le monde est de mauvaise humeur. La montagne est grande et puissante, par contre, les hommes sont si petits et si faibles. On est assis, on évacue la neige, on prépare les repas, on s'amuse, on attend le beau temps... Je ne veux pas penser à quelques choses sérieuses. Parfois je me rappelle que la tente se tient seulement par les fixations qui sont au-dessus et je me demande si elles sont suffisamment solides. Pas possible de rester comme ça, toujours assis! J'ai réfléchi à notre futur itinéraire; bon gré mal gré, il faudra tourner à la voie classique. Sinon, on n'atteindra pas le sommet. Il est difficile de s'imaginer que cette ascention va finir un jour. La vie nous semble loin d'ici, en bas au-delà de la tempête et du brouillard. Ici, elle se résume à un bruit léger sur la tente; on entend aussi, au sein de la montagne, le ronronnement sourd d'un puissant objet mécanique qui bouge. Les hommes veulent dominer la nature, mais cette dernière attend l'occasion, tout en souriant malicieusement, pour leur rappeler qui est le maître de l'univers.

La nuit est venue. On attend toujours le retour du beau temps, de la bonne humeur, de la vie.

Le 27 février.

Chienne de nuit! Nos sacs de couchage sont complètement mouillés. La température a baissé. La seule pensée qu'il faut sortir me remplit d'horreur, on ne veut pas bouger - un état somnambulique. Pourquoi est-ce que je suis ici, quel mauvais esprit m'a entraîné jusqu'à cette grotte de neige? Je n'ai pas été dans des expéditions comme ça (sur les parois en hiver) depuis six ans. Mes articulations me font mal, mon genou de droite refuse à fonctionner, je ne sens pas mes doigts enflés. Pendant la nuit, je suis sorti plusieurs fois d'au-dessous de Vova et je me suis frotté mes mains.

Eiger. Sur Il neige toujours, mais pas d'autre solution: il faut partir sinon on va nous enlever de la paroi avec l'hélico. On ne pourra pas surmonter le surplomb bien que les cordes fixes soient déjà mises. Il n'y a pas d'échappatoire par le bas. Nous sommes donc repartis vers le haut. Nicolas est le premier. Le "toit" n'a pas l'intention de plaisanter. La corde est gelée et les jumars glissent. Serge avance avec grand peine, il a mis presqu'une heure et demie pour monter une corde. Nicolas a cassé le bec de son marteau. Il semble que seuls les hommes résistent ici.

Le temps reste toujours mauvais, on est obligé de chauffer souvent les pieds et les mains. On s'immobilise sous la douche froide de neige, sous de petites avalanches, et on sursaute à chaque glaçons qui frappent sur le casque.

Cependant on avance. Sur "l'araignée", il faut être surtout attentif car il y a beaucoup de neige ce qui rend l'assurage très compliqué.

C'est au crépuscule que nous atteignons les rochers.

Nous passons encore une nuit en position assise.

Eiger. Sur l'arête du sommet. La première

cordée est déjà sur le sommet. Le 28 février.

Nous l'avons gravi!

Ce matin, depuis "l'araignée", nous avons rejoint la voie classique. La paroi, on la voit toute entière maintenant, est terrible: elle est toute couverte de "fleurs de neige"- de cristaux de glace et de neige dure. Les rochers sont glissants et froids. Parfois, j'ai une sensation qu'il est impossible de s'échapper de cet endroit et que ce fil qui nous relie au reste de l'univers, à ce monde chaud et vivant, devient de moins en moins solide.

Eiger. Le sommet! Mais c'est Nicolas qui va le premier! Il est super! Avec ses crampons et ses deux piolets, il avance rapidement vers l'arête.

A une heure de l'apres-midi, on a atteint le sommet. Comme le temps était clair, on a pu admirer la formidable vue: les célèbres Mont-Blanc et Matterhorn nous ont salués.

Après, c'était la redescente et l'accueil chaleureux des Suisses, des Canadiens, des Francais - tous étrangers, mais si proches et si hospitaliers.

 

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