Extraits des lettres de Sergueï Kalmykov à ses amis étrangers

Au Brésil:

...Je veux t'expliquer ce que cette paroi signifie pour tous les alpinistes et pour moi en particulier.

J'ai commencé à pratiquer l'alpinisme en 1960. En ce temps-là j'avais une vingtaine d'années et j'étais fasciné par le livre "L'alpinisme à l'étranger" de Garf et Kropf. Ce livre décrivant les ascensions dans les Alpes était le seul sur ce sujet écrit en Russe et disponible en Union Sovétique. Je le lisais et relisais, je savais par cœur les noms des grands alpinistes de l'époque: des Français Lionel Terray et Guido Magnon, des Allemands Hermann Buhl et Kuno Reiner, de l'Italien Walter Bonatti, je pouvais citer des pages entières avec les descriptions de leurs exploits sur les parois célèbres des Alpes. Mais je rêvais de ces parois absolutement sans espoir d'y aller un jour (c'étaient les années 60 en URSS!). C'était comme... tomber amoureux de Sophia Loren. Et dans mes rêves j'ai composé ma propre liste des parois que je voulais escalader.

La première place dans cette liste était occupée par La Grande Paroi, la paroi Nord de l'Eiger, le sommet de quatre mille mètres dans les Alpes Suisses. Ses 2km de roche et de glace, jamais illuminés par le soleil, ont acquis une sinistre réputations, suite aux tragédies qui ont coûté la mort quelques dizaines d'alpinistes. Deux Allemands et deux Autrichiens qui ont gravi ensemble cette paroi pour la première foi en 1938 par l'itinéraire le plus simple ont reçu certaines décorations des mains de Hitler.

Certes, chaque chose en son temps. Mais quand mes jeunes amis m'ont proposé de réaliser, à presque 60 ans, le rêve de ma jeunesse... Je n'ai pas pu résister.

Eiger. La route de l'équipe. En Californie:

...Je suis revenu hier. Á cinq, nous avons escaladé la paroi Nord de l'Eiger par la voie John Harlin en sept jours. Il n'a fait beau que les quatre premiers jours. Dès la nuit suivante, et pendant deux jours de suite, c'était la tempête de neige. Le cinquième jour, nous sommes restés sur place en passant notre temps à enlever la neige qui coulait sur notre tente. Le sixième jour (le 27 février), malgré la neige qui continuait tomber, nous avons recommencé notre ascension et nous avons mis notre bivouac dans la partie supérieure de "l'araignée". Comme nous prenions part au championnat hivernal de la Russie, nous devions atteindre le sommet le 28 février au plus tard. Mais l'état du rocher est devenu terrible et pour éviter encore un bivouac, nous avons été obligés de suivre la voie classique pendant les derniers 200 mètres. Nous avons tourné à gauche, à "la crevasse de sortie". À 3h. de l'après-midi le 28.02, nous étions au sommet illuminés par le soleil couchant pour la première fois depuis une semaine.

En descendant, nous avons croisé notre jeune ami, alpiniste canadien Conny Amelunxen qui est venu à notre rencontre. Il nous a embrassés, et le soir même, nous avons bu du vin chaud et de la bière froide au restaurant de Kleine Scheidegg.

Des extraits de "Sanction Eiger" (un roman policier américain bien connu) m'ont encouragé pendant l'ascension: "A l'âge de 37 ans, tu es trop vieux pour l'Eiger, mon ami...", "Maintenant j'ai 42 ans et si nous reussissons, je serai le plus vieil alpiniste parmi ceux qui ont fait l'Eiger..." Ou bien quelque chose dans ce genre...

Pendant que nous nous trouvions sur la paroi, un ami alpiniste qui habite dans les environs de Lausanne, a demandé des renseignements sur notre groupe au service de sauvetage (en allant à Eiger, nous avions payé une assurance). On lui a répondu: "Monsieur, comme le temps est très mauvais dans cette région, nous sommes sûrs qu'il n'y a personne sur la paroi pour le moment." Notre ami insistait: "Mais ce sont Russes. Ce n'est pas la même chose que les autres. Essayez quand même de vous informez." Mais ce jour-là, la visibilité était nulle, on ne pouvait rien voir aux jumelles depuis la vallée, ni en utilisant un hélicoptère. Par contre, pendant notre approche du sommet, nous avons été escortés par le beau petit oiseau rouge. Il nous a accompagné jusqu'à ce que les sauveteurs soient convaincus que nous étions OK (bien que fous). On nous a dit que toute la vallée nous suivait du regard. Pendant les trois premiers jours, beaucoup d'hélicos et de petits avions tournaient autour de nous.

La Grande Paroi! Mais...ce tunnel et la station de chemin de fer "Eigernordwand"... C'est étrange et pas facile à comprendre pour nous, les Russes, qui sommes habitués à grimper nos montagnes qui sont presque vierges. Les voyageurs nous regardaient et nous photographiaient. Tu sais, notre premier bivouac se trouvait à environ 100 mètres à droite des fenêtres de cette station, et pendant la nuit, nous avons vu les reflets de l'éclairage sur la neige!

Mes plus chauds salutations à Erich Hoffmann. Sans doutes, avec sa video du solo d'Eric Jones sur la paroi de l'Eiger il a été une des origines de notre envie d'entreprendre l'ascension.

Un carnet

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